Par Olivier BENA

Le Père Umbricht (1873-1941)

S՚il est des noms que l՚Histoire doit retenir, celui du Père Umbricht fait incontestablement partie de ceux-là. Beaucoup connaissent la rue du Père Umbricht située près de l՚église, mais combien connaissent véritablement la vie de cet aumônier héroïque de la Première Guerre Mondiale ?

La famille Umbricht est originaire d՚Obernai, petite ville fervente et patriote, située à quelques kilomètres de Strasbourg. La cité obernoise est dominée par un monastère fondé au VIIème siècle par Odile, sainte patronne de l՚Alsace.

Le 6 juillet 1857, Célestin Umbricht épouse Marie Anne Ohresser. De cette union naîtront huit enfants. De par son métier de gendarme à cheval, Célestin Umbricht et sa famille vivront successivement dans les Vosges, dans le Haut Rhin, en Haute Saône et même dans le Loiret. En 1872, il quitta le service après 25 ans passés sous l՚uniforme et prit sa retraite à Obernai. Mécontent de l՚administration allemande qui se mettait en place, faisant suite à l՚annexion de l՚Alsace Lorraine, la famille traversa la frontière pour s՚établir à Amenoncourt, petit village proche de Blâmont. Madame Umbricht était enceinte de son huitième enfant, venant de perdre quelques mois auparavant son septième enfant atteint d՚une épidémie de variole. Le 9 février 1873 naquit Célestin, Ernest, Charles Umbricht. Son prénom usuel sera

Charles. Il est baptisé le 17 février de la même année. Les Umbricht quitte Amenoncourt en 1878 et s՚installent comme aubergistes à Cirey sur Vezouze avant de prendre racine définitivement à Val et Châtillon en 1882.

Le jeune Charles fréquenta la petite école du village et reçut du curé quelques notions de latin. A l՚âge de 13 ans, il entra au petit séminaire de Pont à Mousson puis au grand séminaire de Nancy. Issu d՚une famille très chrétienne, il manifesta de bonne heure l՚intention de devenir missionnaire.

Il reçut la tonsure en 1893 et les ordres mineurs en 1894. Il accéda au diaconat en 1897 et à la prêtrise le 8 août de la même année. Il célébra sa toute première messe cette même année en l՚église de Val et Châtillon. Dès les débuts de son sacerdoce, en raison de sa mauvaise santé, il fit plusieurs séjours salvateurs au monastère du Mont Sainte Odile, où il éprouvait la joie de se retrouver près de la terre de ses aïeux. Il rédigea dès 1899 un merveilleux guide touristique intitulé Le Mont Sainte Odile et ses ^romenades qui connut par la suite six éditions.

A la fin de l՚année 1899, il fut nommé vicaire à Saint Georges de Nancy puis, à partir de 1902, professeur de français à l՚institution Saint Pierre Fourrier de Lunéville. En juillet 1907, il adressa au supérieur des pères blancs d՚Alger une demande d՚admission dans sa congrégation des missionnaires d՚Afrique. Sa requête fut seulement acceptée à la rentrée de 1909 et il gagna le noviciat de Maison Carrée. Ce ne fut pas chose facile car l՚administration diocésaine refusait de le laisser partir éprouvant des difficultés à lui trouver un successeur maniant aussi habilement la langue allemande que le dialecte alsacien ! Après quelques mois à Alger, il est nommé professeur à Jérusalem en septembre 1910. De graves problèmes de santé l՚obligent à quitter Jérusalem en juillet 1911 et à revenir en métropole pour se reposer. C՚est avec tristesse qu՚en mai 1912, il dut renoncer définitivement à sa vocation de missionnaire avant même d՚avoir prononcer son serment. Malgré cela, il ne cessera jamais de se considérer comme un père blanc et un missionnaire. Après deux autres séjours à Sainte Odile, et vue l՚aggravation

de son état, les médecins décidèrent de l՚envoyer en Suisse pour ce qu՚ils croyaient les derniers mois de sa vie.

Devant l՚imminence de la guerre, le Père Umbricht quitta Giesbach, au bord du lac de Brienz pour regagner la France. Il exprima très vite à l՚évêque ses projets de servir comme aumônier militaire. Ce fut assez paradoxal que ce grand malade, reformé depuis plus de dix ans, serve l՚armée ! Il ne souhaitait pas rester à l՚arrière mais bien au contraire être propulsé aux premières lignes du front, où il pourrait apporter aux soldats les secours de son ministère et partager le danger. Le 27 août 1914, à Paris, le Père Umbricht fut un des tout premiers à s՚engager comme aumônier volontaire. Le jour suivant, à la gare du Nord, une femme inconnue en deuil aborda l՚abbé Umbricht, qui partait pour le

front, et lui offrit un crucifix. Avant de disparaître, elle lui demanda de le donner à baiser aux pauvres enfants qu՚il aura l՚occasion d՚assister et qui mourront, comme le sien, loin de leurs mères. Personnen՚imaginait alors combien de malheureux allaient porter leurs lèvres sur ce Christ.

C՚est à Laon dans l՚Aisne qu՚il rejoignit la 20ème division, originaire de Bretagne. Au travers de différents combats, le Père Umbricht s՚illustra par son courage héroïque ce qui lui valut dès le 18 novembre 1914 une première citation rédigée en ces termes : « depuis le début de la campagne, dans tous les combats auxquels la division a pris part …. a fait preuve de courage, de sang-froid et d՚un dévouement inlassable en allant chercher et en évacuant les blessés dans des conditions souvent difficiles et périlleuses sous le feu de l՚ennemi. ». Neuf autres citations toutes aussi élogieuses suivront dans la durée des hostilités. Pour des raisons pratiques, nous ne suivrons pas en détail les différentes opérations auxquelles participèrent la 20ème division et son aumônier héroïque. Quelques points sont tout de même à souligner. Le Père Umbricht est nommé chevalier de la Légion d՚Honneur en février 1915. Fin juin 1916, le Père

Umbricht est cité deux fois, et est titularisé dans ses fonctions. Deux mois plus tard, le 16 août 1916, deux nouvelles citations ajoutèrent à sa croix de Guerre une palme et une étoile. Huit mois plus tard, le Père Umbricht fut cité deux nouvelles fois et promu officier de la Légion d՚Honneur. Pour le remercier, les fantassins de la 20ème division quêtèrent et lui offrirent une croix d՚officier en or. Avec le surplus de l՚argent récoltée, ils commandèrent à Henry Gréber une statuette à l՚effigie de leur aumônier. Sur la statuette, l՚aumônier est représenté appuyé sur une canne, courbé sous le poids du corps inerte du blessé qu՚il porte sur son dos. Sous son casque, son visage est mangé par une barbe venant rappelé son passé missionnaire. Vêtu d՚une soutane effrangée par les barbelés et souillée par la boue et le sang, Gréber est parvenu à mettre une flamme dans le regard de cet homme de Dieu. Pendant les quelques périodes d՚accalmies, il se faisait un devoir d՚écrire aux familles des blessés ou des tués.

Le Père Umbricht fut cité pour la neuvième fois pour le courageux comportement au pont de Jaulgonne où le 30 mai 1918, sous le feu de l՚ennemi, il avait transporté de nombreux blessés vers la rive gauche de la Marne. Le 16 juillet 1918, le Père Umbricht fut très grièvement blessé par l՚éclatement d՚un obus. Transporté au poste de secours, puis évacué à l՚hôpital de Sézanne, il fut amputé du bras gauche. Il souffrait également d՚un enfoncement de la cage thoracique. Il fut cité une dixième fois. Cette grave blessure montrait aux autres soldats qu՚il était aussi vulnérable qu՚eux contrairement à ce qu՚ils pensaient de lui. Il incarnait une sorte de magnétisme miraculeux que rien ne pouvait atteindre. Sa légende en fut encore grandie. A la signature de l՚Armistice, le 11 novembre 1918 et contre l՚avis de ses médecins, le Père Umbricht abrégea sa convalescence et quitta Dijon. Il brûlait d՚impatience de revoir sa chère Alsace et de se retrouver au milieu de la 20ème division. Lors du défilé de la victoire, Il marcha en tête derrière les drapeaux dans les rues strasbourgeoises suivi des troupes. C՚était sans doute le plus beau jour de sa vie.

Après une période de convalescence qu՚il passa en famille, le Père Umbricht fut nommé dès septembre 1919 aumônier pour le territoire d՚Alsace. En raison de son état de santé fragile alourdi par ses blessures de guerre, il partit de manière régulière en cure à Bourbonne les Bains puis à Barèges. Il devint rapidement une grande figure strasbourgeoise, où les gens le reconnaissaient par sa grande silhouette noire et coiffé d՚un calot militaire se hâtant entre la cathédrale, l՚hôpital Gaujot et la gare. Il portait à tous un dévouement absolu. De nombreux villages et villes érigèrent des monuments aux morts pour rendre hommage aux fils tués. Le père Umbicht fut souvent prié d՚assister au début des années 1920 à des cérémonies. C՚est ainsi qu՚il revint une fois de plus à Val le 23 avril 1922 pour l՚inauguration du monument aux morts.

Pendant la période de l՚entre-deux-guerres, le Père Umbricht reçut quelques marques officielles de reconnaissance et fut l՚objet de nombreuses manifestations de la part des anciens combattants.

Le 4 septembre 1920, le Père Umbricht fut promu commandeur de la Légion d՚Honneur. Le général Humbert, gouverneur militaire de Strasbourg lui remit la cravate au cours d՚une prise d՚armes place Kléber. Il reçut de nombreuses lettres à cette occasion et un calice sacerdotal lui fut offert par les anciens de la 20ème division.

En 1933, une cérémonie similaire le vit promu Grand Officier. Son souvenir restait intact chez ses anciens combattants qui cette fois-ci lui offrirent la plaque d՚argent que le Général Vandenberg épingla sur sa poitrine. Tour à tour appelé abbé, père, Charles Umbricht prit rapidement le titre de chanoine qui lui fut donné par de nombreux évêques (Nancy, Tarbes, Strasbourg et même Alger) en reconnaissance de ses mérites. Il fit encore de nombreux voyages notamment en Turquie en 1927, ou à Sidi Ferruch en Algérie en 1930 ou bien encore à Buenos Aires en 1934 pour le Congrès Eucharistique International.

Dès les prémices de la seconde guerre mondiale, âgé de 66 ans, il s՚était de nouveau engagé à servir comme en 1914. contre toute attente et face à son caractère, il rejoignit son poste le 7 juin 1940 quelques semaines avant la fin des combats. Fait prisonnier dans la région de Saint Florentin, dans l՚Yonne, il parvint à fausser compagnie aux Allemands mais fut vite repris au delà de Romilly et transféré à Joigny. Par la bonne volonté d՚un général allemand, il fut libéré en raison de son état et de son grand âge. Aussitôt libre, il se rendit chez sa dernière sœur religieuse à Vittel, puis à Nancy. Ce grand patriote fut très affecté par le sort qui était réservé à l՚Alsace Lorraine. Réfugié chez des pères blancs à Tournus, il n՚y reste que peu de temps souhaitant à nouveau servir. Il espérait partir en Syrie comme titrait également Paris Soir : Le ^rêtre le ^lus décoré de France, un ^ère blanc du Grand Er^, va ^orter en Orient les ensei^nements du Père de Foucauld. Son état de santé s՚était considérablement aggravé et des troubles mentaux commençaient également à apparaître. Il se rendit une dernière fois à Vittel où sa sœur venait de décéder. Il fit également une visite éclair en Bretagne et dans la Sarthe pour revoir quelques anciens. Pourtant, en août 1941, il

devait entrer à la clinique de Meyzieu à caractère psychiatrique où il devait s՚éteindre subitement le 22 octobre. Des obsèques très simples furent célébrées et on lui donna une sépulture à Meyzieu le 25 octobre. La nouvelle se propagea rapidement en France et de nombreuses messes furent dites en son

honneur notamment en l՚église militaire des Invalides à Paris.

Des obsèques plus solennelles furent organisées le lundi de Pentecôte, le 26 mai 1947 à Val-et-Châtillon lorsque ses restes exhumés à Meyzieu furent déposés dans la sépulture familiale située au cimetière. Sa dépouille était arrivée le 24 mai 1947 en gare de Cirey. Accueillie par les Anciens Combattants, l՚Union Saint Bernard et l՚Abbé Feder, curé de Cirey, elle sera déposée à Val dans une maison paroissiale en attendant les obsèques. Il repose désormais aux côtés de ses parents, de son frère Eugène, clerc minoré, décédé à l՚âge de 23 ans, quelques mois avant son ordination sacerdotale, sa sœur et son beau-frère, Monsieur et Madame Rengel. Monseigneur l՚Evêque de Nancy ainsi que de nombreux prêtres de la région s՚étaient déplacés pour lui rendre hommage. Aux côtés de la famille, les autorités civiles et militaires étaient représentées ainsi que des anciens combattants dont une délégation de la 20ème division. D՚autres hommages se poursuivirent le lendemain à Strasbourg et à Obernai, où le maire accueillit la famille du Père Umbricht avant de se rendre en pèlerinage au Mont Sainte Odile, si chère au cœur du Père Umbricht.

 

De nombreuses communes lui dédièrent le nom d՚une rue comme à Strasbourg ou encore à Saint Malo. Une initiative semblable a été prise en 1977 à Val et Châtillon. Le conseil municipal élu en mars a décidé, à l՚unanimité, dans sa première séance, d՚accepter la proposition du nouveau maire, Monsieur François Romary, de « réparer l՚oubli de ses prédécesseurs » en donnant à la rue de l’Église le nom du Père Umbricht. L՚inauguration s՚en suivit le 11 novembre 1977. Monsieur Romary, dont le père avait été un ami d՚enfance du chanoine, avait même eu l՚occasion de lui servir la messe lorsqu՚il était enfant.

 

 

 

 

Olivier BENA

 

(extrait du bulletin municipal 2008)